Kinshasa : De « Kin la belle » à une mégalopole chaotique de 12 millions d’âmes en perpétuelle croissance

390,000 personnes s’installent à Kinshasa chaque année pour fuir les guerres, la pauvreté mais également pour faire des études ou poursuivre leur rêve

CHRISTIAN enterre les morts et coiffe les vivants. Son lieu de travail se situe dans le cimetière de Kinsuka, sur le flanc ouest de Kinshasa, la capitale tentaculaire de la République Démocratique du Congo. En 25 ans de métier, il a enterré des milliers de personnes, installant la plupart des pierres tombales lui-même. Sur ces mêmes tombes, au milieu des hautes herbes, Christian rase les têtes et les barbes des vivants pour arrondir ses fins de mois.

Tout autour, des cases en toit de tôle, dont certaines sont des vestiges de maisons en dur qui existaient autrefois dans le quartier. Les propriétaires gardent jalousement leur titre de propriété, obtenus via des bakchich à des fonctionnaires locaux. En langue locale, likasu désigne un petit fruit au goût sucré. Mais au Congo, il sert aussi à qualifier les dessous-de-table aux officiels et bureaucrates pour ouvrir des portes ou obtenir des permis en tout genre.

C’est ainsi que des centaines de familles ont eu la permission de construire dans le cimetière de Kinshuka. Mais avec de nouveaux arrivants chaque jour, la valeur de la terre continue à augmenter ainsi que le likasu qu’il faut verser. Des maisons sont démolies, d’autres sont construites et pendant ce temps, de nouvelles tombes s’ajoutent à celles qui existent déjà. 

Le cimetière de Kinsuka illustre à quel point la croissance effrénée de la capitale et le manque d’espace contraignent la population à briser les murs entre les morts et les vivants.

Les nouveaux résidents de Kinshasa, appelés Kinois, viennent des provinces de l’Est déchirées par les conflits, des provinces centrales où les mines de diamants ne sont plus prospères et du nord où la guerre civile en République centrafricaine a poussé des réfugiés d’anciennes guerres à fuir de nouveau.

Chaque semaine, venant du Kivu, du Kasaï, ou de l’Equateur, des milliers de personnes naviguent le long du fleuve Congo sur des embarcations qui ressemblent à des villages sur l’eau. Elles s’arrêtent à un coude du fleuve qui donne sur une large baie. Là, sur la rive sud, enveloppés par la vapeur qui s’échappe du fleuve, se tiennent les grands immeubles de Gombe, le quartier d’affaires de Kinshasa, qui, durant la période coloniale, n’était pas accessible à la population locale.

Selon des estimations d’ONU-Habitat, l’agence onusienne responsable du développement urbain, 390,000 personnes s’installent à Kinshasa chaque année pour fuir les guerres, la pauvreté, mais également pour faire des études ou poursuivre leur rêve.

C’est comme si la capitale absorbait l’équivalent d’une ville moyenne dans un tissu urbain de 12 millions d’âmes.

Cette année, Kinshasa a été classée parmi les trois plus grosses mégalopoles africaines après le Caire et Lagos, dans une région qui a le taux d’urbanisation le plus élevé au monde. D’après les prévisions, d’ici 2035, la moitié des Africains vivront en zone urbaine.

D’ores et déjà, deux habitants des villes sur trois vivent dans des bidonvilles sur le continent. La sonnette d’alarme a été tirée lors d’une récente conférence sur le financement du développement à Addis-Abeba. Cette croissance démographique vertigineuse pourrait déstabiliser des zones urbaines déjà fragiles sur le plan des infrastructures hydrauliques et des services de traitement des déchets et pourrait augmenter le risques d’épidémies.

En 2012, Water Aid, une ONG britannique a lancé un programme pour explorer des solutions durables de distribution d’eau dans les villes de Maputo (Mozambique), Lusaka (Zambie), Lagos (Nigeria) et Kinshasa. Selon John Garret, analyste à Water Aid, le cas de Kinshasa est particulièrement préoccupant.

« La ville souffre de l’absence d’un système d’égout public et seuls les quartiers aisés ont des fosses septiques », dit-il. « Dans certaines zones, il existe des toilettes publiques gérées par la RATPK, [le service public qui gère l’assainissement], des ONG et des opérateurs privés. Mais le volume des déchets organiques produits chaque jour est si élevé que la plupart se répand dans l’environnement ».

Autrefois surnommée Kin la belle, Kinshasa attire désormais des sobriquets beaucoup moins flatteurs tels que Kin la poubelle en raison de la masse d’ordures puantes qui s’accumulent et de l’incapacité du gouvernement à les gérer. 

L’Union Européenne, USAID et d’autres agences de développement ont lancé des programmes pour améliorer les infrastructures urbaines. Mais pour la plupart des organisations internationales, Kinshasa n’est que le siège des opérations dans l’Est ravagé par les conflits.

Certains partenaires économiques du Congo, en premier lieu la Chine, ont réparé les routes principales de la capitale en l’échange de droits miniers. Mais il reste encore des zones largement négligées à seulement quelques kilomètres de la Présidence, où Joseph Kabila gouverne depuis 2001.

Pakadjuma est un habitat informel illégal qui s’étend le long du rail, près d’un bassin naturel où les ordures issues des fosses septiques de la ville sont déversées. La rivière Kaluma court le long du bidonville, traverse le bassin et se jette ensuite dans le fleuve Congo. Uniquement constituée de petites cahutes, Pakadjuma est pourtant l’une des zones de peuplement les plus anciennes de Kinshasa.

Au début du 20ème siècle, sa position stratégique en faisait un carrefour et un point d’entrée crucial pour les personnes convergeant vers la capitale dans le but de chercher du travail et un avenir meilleur. Dans les années 20, le quartier a aussi été le point de départ de l’épidémie de VIH selon une étude menée par les universités d’Oxford et Leuven.

Un siècle plus tard, Pakadjuma demeure le quartier du sexe pas cher, des bordels kuzu (bon marché) où les prostituées travaillent pour des sommes aussi dérisoires que 50 centimes ou en l’échange d’un poisson que les pêcheurs de la zone n’ont pas pu vendre au marché.

Selon Nicolas Muembe, un infirmier qui gère la seule clinique du quartier, un tiers de ses patients sont séropositifs. La plupart sont des femmes et le virus se répand vite dans leur corps qui sont déjà très faibles. « La plupart des personnes séropositives que nous soignons ont déjà eu le choléra dans le passé », dit-il. « Elles sont exposées à des dysenteries chroniques et les nouvelles infections se répandent à toute vitesse en raison des conditions sanitaires déplorables. »

Il n’y a que deux latrines en dur pour plusieurs milliers d’habitants. Un ensemble de petits ruisseaux inondés pendant la saison des pluies tient lieu d’égouts, favorisant la propagation de la diahrrée et des parasites intestinaux.

Les femmes qui accouchent et celles qui sont sérieusement malades sont contraintes d’utiliser les lits à tour de rôle car ils sont en nombre limité. C’est seulement après l’épidémie de choléra en 2013 qui a fait des centaines de morts que le ministère de la Santé a mis en place un deuxième centre de santé dans la zone. Actuellement, il sert exclusivement aux dizaines de milliers de réfugiés qui sont arrivés l’année dernière du Congo-Brazzaville, le pays voisin.

Il n’existe pas de chiffres sur la population des bidonvilles de Kinshasa, seules zones où les nouveaux arrivants peuvent se permettre d’habiter. Selon la société de conseil Mercer, Kinshasa est la 13ème ville la plus chère au monde, juste après Londes.

Dans les quartiers privés, l’élite congolaise et les expatriés profitent des services qui respectent les normes internationales. La Cité du Fleuve est une zone résidentielle construite sur la péninsule du fleuve Congo. Elle a été développée par Hawkwood Properties, une société d’investissement basée à Lusaka en Zambie, qui transforme les rêves d’une élite en réalité d’exclusion.

Les appartements et les maisons individuelles de styles variés s’étendent le long de larges avenues éclairées. Une limousine Hummer blanche est garée sur l’une des rues principales. Sa location coûte 350 dollars par heure et le mécanicien qui la répare affirme qu’elle est déjà réservée des mois à l’avance.

La plupart des maisons de la résidence sont vides mais les perspectives sont bonnes et des magasins et supermarchés ouvriront bientôt leurs portes. Le principe derrière la Cité du Fleuve est de créer une communauté qui vit en autonomie par rapport à Kinshasa, un fragment de luxe sur le fleuve Congo qui va à l’encontre de l’image de pauvreté et d’épidémies qui colle au pays.

Pourtant, juste derrière la clôture, où naviguent les pirogues, c’est cette même image qui revient. Des milliers de pêcheurs vivent les uns sur les autres dans des abris qui s’amoncellent sur une petite bande de terre, régulièrement exposée aux inondations. Selon eux, leur situation a empiré depuis la construction de la Cité du Fleuve en 2008, mais ils ne peuvent pas partir car la pêche est leur seul moyen de subsistance.

« Le système de haie pour protéger le quartier résidentiel empêche le fleuve de couler normalement », affirme Vincent, chef de la communauté de pêcheurs de son village. « L’eau stagne et provoque souvent des épidémies de choléra ».

Le site web de la Cité du Fleuve affirme qu’une étude hydrogéologique détaillée a été menée avant le début de la construction. Pourtant, lorsqu’un réaction a été demandée au sujet des accusations des pêcheurs, aucune réponse n’a pu être obtenue.

Pendant ce temps, les villageois se protègent des inondations comme ils peuvent. Pour Florence, mère de quatre enfants, c’est loin d’être suffisant pour empêcher la propagation des matières fécales et des déchets organiques dans l’environnement.

En plus de disposer des sacs de sable autour de sa maison, elle est une des rares à avoir construit des latrines, situées en bordure du fleuve, juste en face de la Cité du Fleuve, c’est-à-dire, le Kinshasa de demain.

- Traduction par Stéphanie Braquehais

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